Depuis plusieurs années, en marge des circuits de
distribution, Sylvain George s'essaie à un cinéma documentaire
politique, dont le militantisme ne transige pas avec les exigences et
l'ambition proprement cinématographiques. Dans Les Éclats (2011) et
une bonne partie de L'impossible (2009), montés à partir d'images
recueillies auprès des migrants échoués aux marges de l'Europe,
dans la « jungle de Calais », George révèle le réel de
ces hommes par la voie d'une esthétique du fragment. Le résultat,
au moins en ce qui concerne Les Éclats, premier prix du film
documentaire au festival de Turin, est admirable. La suite ici.
jeudi 20 décembre 2012
H. Milano, LES ROSES NOIRES (2012)
Hélène Milano emmène sa caméra dans les cités de la Seine-Saint-Denis et
des Quartiers Nord de Marseille pour faire parler des adolescentes.
L'intention est louable et précieuse : laisser la parole plutôt
que s'y substituer par un discours. Le film, très conventionnel d'un
point de vue formel, vaut plus par ce qui est dit que par ce qui est
vu. Et ce qui s'y dit, précisément, est tout à fait passionnant. La suite ici.
mercredi 14 novembre 2012
M. Jackson, WITHOUT (2012)
Pour son premier long métrage, Marc Jackson interroge le rapport d'une jeune adulte à l'image et, ce qui est presque le même, au désir, à l'heure de la prolifération de la pornographie et de l'invitation continuelle à la mise en scène de soi. L'idée brillante du réalisateur est de partir d'une situation en apparence étrangère à la logique de l'image : une maison au fond des bois, sans connexion à l'internet, avec pour seul compagnon un homme muet et paralysé - mais voyant. La suite sur Critikat.com
mercredi 24 octobre 2012
C. Bouffartigues, TEMPETE SOUS UN CRANE (2012)
Clara
Bouffartigues s'immerge dans un collège de Seine-Saint-Denis pour
suivre le travail de deux enseignantes de lettres et d'arts
plastiques avec une classe de quatrième. À l'heure où partout l'on
parle de « réforme de l'école » et de « grands
débats sur l'éducation », la réalisatrice, sans en avoir
l'air, s'engage moralement et politiquement, en rappelant ce qui est
la mission essentielle et classique de l'école : la
transmission.
La suite sur Critikat.com.
mercredi 26 septembre 2012
Chères lectrices, chers lecteurs,
étant désormais rédacteur sur Critikat.com, je ne publierai plus que très rarement sur mon blog que je laisse cependant ouvert. Vous y trouverez les liens vers mes articles sur Critikat. Dès à présent, vous pouvez y lire une version améliorée de mon texte sur Moonrise Kingdom (http://www.critikat.com/Moonrise-Kingdom,6010.html) et la recension critique du livre de Simon Merle, Philo et Super-héros (http://www.critikat.com/Super-heros-et-philo.html).
mardi 19 juin 2012
Wes Anderson, MOONRISE KINGDOM (2012)
Manière de faire un monde
Moonrise Kingdom
est l'histoire d'une amour adolescente, entre Sam, un petit scout
sans famille, mal-aimé de ses camarades et Suzy, une jeune fille ne
trouvant plus sa place entre ses tout petits frères et ses parents.
Plus ou moins exclus des milieux dans lesquels ils vivent, et
s'échappant finalement du camp scout et de la maison familiale, les
deux enfants vont essayer de se construire un monde commun, bien
signifié par le soin qu'ils prennent à l'aménagement de leur
campement et par la petite tente close en son milieu.
Le
petit scout a le goût de l'ordre. Il s'y connaît en inventaire, en
aménagement de l'espace, en cartographie ; quelques années de
plus et il maîtrisera la botanique et la zoologie, du moins celles
qui sont nécessaires à l'organisation de son monde. Moonrise
Kingdom est la mise en scène,
et la réalisation en acte de cette pulsion de mise en
ordre qui tient à la fois du sens esthétique et de l'intellect
classificateur, par où le monde est rendu habitable.
C'est le même type de rationalité par lequel Sam se rapporte à son
environnement et Wes Anderson à son film. Il s'agit toujours de
constituer des totalités à partir d'éléments relativement
extérieurs les uns aux autres, tout en faisant valoir pour eux-mêmes
chacun de ces éléments – au risque d'ailleurs de construire des
ensembles parfois un peu artificiels ou par simple accumulation. Les
effets de sens et les effets esthétiques du film reposent ainsi
essentiellement sur la présentation de multiplicités plus ou moins
organisées dans l'espace ou dans le temps, par le travail du montage
ou de la composition du plan.
Si
cet esprit dans la mise en forme est particulièrement évident dans
la composition des plans, avec leurs symétries, emboîtements et
découpages géométriques il joue en réalité à tous les niveaux
du film. Il en pénètre les détails – l'uniforme de Sam est
recouvert de petits insignes, chacun ayant, nous le présumons, leur
signification propre – comme il en configure l'ensemble. Ainsi, la
séquence d'ouverture de Moonrise Kingdom est-elle
la description méthodique et exhaustive d'une maison – celle de
Suzy : après un plan fixe sur une petite pièce bien organisée,
une succession de travelling permet de répéter le même procédé
pour présenter chacun des autres espaces de la maison. La découverte
du camp scout se fait de manière semblable : un long travelling
accompagne la revue du chef, ce qui nous permet de découvrir un à
un les petits scouts occupés chacun à une activité. Lors du
premier campement des amoureux, Sam demande avec sérieux à faire
l'inventaire des affaires de Suzy. Pendant le générique de fin
accompagné de la musique de Desplats, une voix ponctue l'entrée en
scène de chacun des instruments en les nommant : violin !
double bass ! Le spectateur
est invité à être attentif au détail, aux éléments
particuliers, au rôle qu'ils jouent dans le tout mais par là aussi
à leur valeur propre. Anderson reprend ici l'esprit du Young
Person's Guide to the Orchestra
de Britten que les enfants écoutent au début du film. Enfin, on
peut ajouter à cette figure de la liste ou de la « quasi-liste »,
celle de la carte, autre principe d'organisation de la multiplicité
qui ponctue régulièrement la narration.
Cette
jouissance prise à la liste, à la juxtaposition, à la
cartographie, nous paraît reposer in fine
sur une certaine métaphysique implicite, une métaphysique qui
tendrait à considérer l'univers de manière analytique plutôt que
synthétique, d'abord comme une somme d'éléments plutôt que comme
un tout. Une telle tournure d'esprit pourrait être le sol sur lequel
grandit le goût du détail, le plaisir pris à ramasser des cailloux
ou à la collection. Elle n'est peut-être pas sans implication
morale dans la mesure où elle incline à reconnaître la dignité
des petites choses et à les aimer. Il nous semble que c'est cette
vision du monde qui, plus ou moins consciemment, oriente Wes Anderson
dans Moonrise Kingdom. Si
d'ailleurs c'est un de ces films qui, comme l'on dit parfois, « met
de bonne humeur », ou « fait du bien », c'est
certes parce que c'est mignon, gentil, parce que les enfants nous
sont sympathiques, que c'est amusant et décalé, mais c'est
peut-être aussi, à un niveau plus fondamental, parce que le film
tend à nous présenter tout ce qui est –
et pas seulement les êtres humains – dans une lumière agréable,
comme intéressant et esthétique, comme ayant sa place dans
l'univers.
D'ailleurs
les êtres humains eux-mêmes ne sont-ils pas un peu traités comme
des choses ? Nous ne nous trouvons pas face à des personnages
« profonds », nous ne pénétrons pas vraiment leurs
sentiments et, malgré le résumé des événements qui les ont
amenés où ils en sont – et en partie justement parce que c'est un
résumé – nos héros sont en quelque sorte « hors-sol ».
Nous sommes certes touchés par leur histoire, mais nous restons en
même temps un peu extérieurs à elle en tant que fait sentimental
et psychique. Ce n'est pas là un défaut, car ce n'est pas l'objet
de ce cinéma. L'impression globale d'étrangeté et de décalage ne
vient d'ailleurs pas seulement des procédés délibérément
comiques et du goût pour le bizarre mais aussi du désir de faire
exister de toutes petites choses, des boîtes pour chat, un peigne,
une pipe. Ainsi se mêlent intimement fonction comique et
signification métaphysique –
cela dit, il y a bien sûr des effets purement comiques comme les
interventions de l'Oncle Ben en vague Commandant Cousteau. Disons en
tout cas que si Anderson s'amuse, il le fait globalement avec sérieux
et pas en cabotin. C'est à l'évidence une puissante pulsion
créatrice qui œuvre, de l'ordre de celle de l'enfant bâtisseur de
cabanes.
Ce
mode d'organisation du matériau cinématographique a cependant une
sorte de vice originel qui lui interdit d'atteindre à la plus haute
puissance du cinéma. Son caractère analytique le détermine à des
compositions qui fonctionnent trop par simple juxtaposition et d'où
la vie tend à être exclue. Les figures de ce cinéma ne peuvent se
déployer de manière immanente, en suivant leur mouvement propre ;
elles se voient imposer de l'extérieur des cadres formels et
statiques : peu de montage et de profondeur de champ, partout de
la discontinuité. Les choses sont certes reconnues dans leur être
et leur individualité, aussi modeste soit-ils, mais c'est une
individualité sans véritable vie, et d'un caractère
essentiellement esthétique que Anderson confère à ses objets, non
une individualité organique. C'est comme si, avide de mettre en
forme, le réalisateur oubliait qu'il devait se soumettre à la
logique et à la vie immanentes à son objet. Il serait toutefois vain de le lui reprocher : Anderson a choisi cette voie,
avec ses limites mais aussi sa beauté et sa fécondité propres.jeudi 7 juin 2012
D. Cronenberg, COSMOPOLIS (2012)
Cosmopolis,
la cité-monde ; qui dit monde dit totalité et, au sens fort de
cosmos, unité et
harmonie. Qu'est-ce qui est monde dans Cosmopolis ?
New-York ? Tout n'en voyons que des fragments, tout y est
découpé, jamais un plan d'ensemble. Des visages entrevus par une
fenêtre, en guise de monument des colonnes tronquées, quelques
plans de rues sans signification, un vague terrain de basket comme il
pourrait y en avoir dans presque n'importe quelle ville du monde.
Un
« capitalisme-monde » ? Il est bien question d'une
totalité technico-financière où circule avec fluidité l'argent et
l'information et où la logique de la marchandise s'étend à tout ce
qui est. Mais c'est une totalité purement accumulative et des
solidarités techniques et économiques ne font pas un monde – un
univers à la rigueur. Pour qu'il y ait monde il faut de la forme et
pas seulement des séries. En fait, si quelque chose ressemble à un
monde dans Cosmopolis, c'est
l'environnement que se crée le milliardaire Parker, cette limousine
dont l'habitacle ergonomique est le cocon où il peut tour à tour
régler ses affaires, consulter son médecin ou rencontrer sa
maîtresse. C'est, dans une atmosphère ouatée, l'harmonie de
l'homme et de la technique : le fauteuil épouse le corps,
l'écran obéit au doigt, l'information arrive au cerveau qui en a
besoin. C'est cependant un monde pauvre, et un seulement par
exclusion ; c'est même au fond qu'un ersatz, une imitation de
monde : pas de liens authentiques – les conversations avec
l'ami ou l'épouse sont d'une absence d'humanité inquiétante –
et, tout simplement, de sens.
Le
sens, voilà bien un des enjeux centraux de Cosmopolis.
Ça parle, ça parle tout le temps, une heure quarante-cinq de
logorrhée verbale ; pour dire quoi ? Pas grand chose
précisément : le caractère ininterrompu du propos, le
voisinage du grave et de l'insignifiant, les dialogues qui n'en sont
pas, empêchent de dégager des unités de sens. On a envie d'être
sévère devant ce bavardage grandiloquent dont l'hermétisme est
peut-être censé cacher des profondeurs.
Une
interprétation plus charitable et très certainement en partie
pertinente consiste à penser que ce maelstrom de mots a précisément
pour fonction de signifier l'absence de sens. La mise bout à bout de
mots ne serait que l'équivalent sur le plan du langage de la
circulation purement matérielle de l'argent, des marchandises et de
l'information : valeur d'échange sans valeur d'usage,
signifiants sans signifiés, technique sans finalité, esprit sans
âme. Cosmopolis est
la mise en scène du nivellement généralisé, d'un monde horizontal
dont les éléments circulent, s'échangent, se branchent les uns aux
autres sans jamais rien constituer. L'idée de la convertibilité de
l'argent en rats – de la citation du poète Herbert en ouverture,
« un rat devint l'unité d'échange », aux rats morts
agités par la foule – qui aurait pu être visuellement plus
exploitée, signifie bien cette non valeur et cette puissance de
prolifération et de glissement dans tous les interstices de la vie.
Si l'on y ajoute le long toucher rectal que subit Parker, on retrouve
la célèbre série symbolique posée par Freud : argent –
excrément (– rats, si l'on y articule l'analyse de L'homme
aux rats).
La
vanité de cet incessant bavardage serait donc un des ressorts du
film et non une de ses faiblesses. Indéniablement cette radicalité
a ses effets ; elle provoque une sorte de dégoût, affect qui a
plus de qualité que le simple ennui. Toutefois l'ennui est là,
surtout dans le dernier tiers du film devant lequel on a une claire
impression d'arbitraire. À ce moment du film, le deuil de la
cohérence psychologique a certes été fait depuis longtemps –
pourquoi pas s'il s'agit de nous montrer un monde sans âme ? –
et après tout d'autres cohérences sont possibles :
symboliques, analogiques, esthétiques... mais nous les avons pas
vues.
Mais
finalement, s'il y a une chose à retenir de Cosmopolis,
plutôt que ce (non) discours et la vision du monde qu'on en peut
dégager, ce sont les singulières réussites de la mise en scène.
Il arrive que l'image dégage, assez paradoxalement, à la fois
froideur et sensualité. Dans l'intérieur pourtant glacial de la
voiture, on se sent finalement assez bien, alors que les bruits du
monde s'estompent et que tout baigne dans une lumière diffuse. Et
c'est presque une impression de chaleur qu'il nous arrive de
ressentir devant les conversations sans aucune émotion entre Parker
et sa femme. C'est comme si – je ne parviens pas à l'expliquer
autrement – l'absence d'humanité et de sens, le fait que les mots
n'aident pas à lire le visible et s'en déconnectent, laissaient
vibrer et s'épanouir l'image dans sa pure matérialité. Et cela
repose évidemment sur les qualités intrinsèques de l'image,
notamment sur la manière de filmer les visages. De légères
plongées et contre-plongées et une courte focale contribuent à les
faire saillir, à les déformer légèrement et à en souligner le
volume, apportant comme une coefficient de monstruosité à ces faces
lisses et formatées.
De
manière discrète, de vieux intérêts de Cronenberg resurgissent.
Si dans nombre de ses films il mettait en scène la tension,
l'articulation et parfois l'intime interaction de l'organique et de
la technique, ces deux plans ici ne se rencontrent pas. La vie
organique se manifeste comme suintement, sécrétion, sueur, odeur,
comme un reste impossible à abolir. Cela sent le sexe mais ce n'est
pas loin de sentir la mort : c'est en effet plutôt comme
symbole d'une putréfaction globale que comme une force créatrice et
libératrice que se manifeste la vie dans Cosmopolis.
Si la voiture-cocon peut forcément évoquer un refuge utérin, son
lent parcours dans les rues de New-York s'apparente plus à celui
d'un cercueil dans un corbillard ; n'est-ce pas d'ailleurs en
raison de funérailles que la circulation à New-York est si lente ?
La
séquence brève et fragmentaire par où ces funérailles – celles
d'un rappeur soufi ! – nous sont montrées constituent au
reste le moment le plus frappant du film. La foule émue, les
derviches tourneurs et le visage de prophète du soufi entouré de
fleurs sont la seule présence de grandeur humaine et de
sacré. Libre à nous de l'interpréter comme le signe de forces en
lutte contre un ordre mortifère ou précisément comme la victoire
totale de cet ordre.
Libre
à nous... c'est un peu le problème : on ne sait trop ce que
veut nous dire Cronenberg. Or, si une œuvre riche est susceptible de
diverses interprétations, elle ne l'est pas de toutes les
interprétations. Cosmopolis
est une œuvre intéressante, parfois presque fascinante, mais qui
nous semble un peu ratée. Et malgré – ou à cause – du jeu de
l'interprétation qu'elle appelle, il n'est pas certain qu'elle
contribue à l'intelligence de l'époque.
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